Aliéner, c’est donner ou vendre. Or, un homme qui se fait esclave d’un autre ne se donne pas ; il se vend, tout au moins pour sa subsistance ; mais un peuple, pourquoi se vend-il ? Bien loin qu’un roi fournisse à ses sujets leur subsistance, il ne tire la sienne que d’eux ; et, selon Rabelais, un roi ne vit pas de peu. Les sujets donnent donc leur personne, à condition qu’on prendra aussi leur bien ? Je ne vois pas ce qu’il leur reste à conserver.
On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile. Soit ; mais qu’y gagnent-ils, si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère les désolent plus que ne feraient leurs dissensions ? Qu’y gagnent-ils si cette tranquillité même est une de leurs misères ? On vit tranquille aussi dans les cachots : en est-ce assez pour s’y trouver bien ? Les Grecs enfermés dans l’antre du Cyclope y vivaient tranquilles, en attendant que leur tour vînt d’être dévorés.
Dire qu’un homme se donne gratuitement, c’est dire une chose absurde et inconcevable ; un tel acte est illégitime et nul, par cela seul que celui qui le fait n’est pas dans son bon sens. Dire la même chose de tout un peuple, c’est supposer un peuple de fous ; la folie ne fait pas droit.
Quand chacun pourrait s’aliéner lui-même, il ne peut aliéner ses enfants : ils naissent hommes et libres ; leur liberté leur appartient, nul n’a droit d’en disposer qu’eux. Avant qu’ils soient en âge de raison, le père peut, en leur nom, stipuler des conditions pour leur conservation, pour leur bien-être, mais non les donner irrévocablement et sans condition ; car un tel don est contraire aux fins de la nature, et passe les droits de la paternité. Il faudrait donc, pour qu’un gouvernement arbitraire fût légitime, qu’à chaque génération le peuple fût le maître de l’admettre ou de le rejeter ; mais alors ce gouvernement ne serait plus arbitraire.
Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs.
Introduction
Jean-Jacques Rousseau (1712 - 1778) est un écrivain, philosophe et musicien. Parmi les rédacteurs de l’Encyclopédie, il rejette le mouvement intellectuel des Lumières, car il accorde une grande importance à la singularité des émotions éprouvées par les individus et défend la foi chrétienne (bien qu’il le fasse d’une façon qui le met en butte à l’hostilité catholique ainsi qu’à celle de la République de Genève, protestante). Ce faisant, il est un des précurseurs du mouvement romantique.
En 1762, Rousseau publie Du contrat social ou principes du droit politique. Dans cette œuvre, Rousseau cherche à imaginer quel système politique est le plus propice à favoriser la vertu. Pour Rousseau, le meilleur des régimes est celui qui garantit la liberté et l’égalité des citoyens. À la faveur de son raisonnement, il forge des concepts qui sont encore aujourd’hui au cœur des sciences politiques, tels que la souveraineté populaire. Rousseau sera abondamment lu par les révolutionnaires de 1789.
Dans cet extrait, le philosophe érige la liberté en condition essentielle à l’humanité. Ce faisant, il critique aussi bien l’esclavage et l’oppression que le despote, alter ego du tyran de La Boétie.
Problématique
On cherchera à montrer en quoi dans ce texte Jean-Jacques Rousseau se livre à un plaidoyer pour les libertés politiques et en creux à la condamnation du despotisme.
Plan
- Paragraphe 1 : Une transaction inéquitable
- Paragraphes 2 & 3 : la condamnation du despotisme
- Paragraphes 4 & 5 : l’immoralité du renoncement à la liberté
Mouvement 1 - Une transaction inéquitable
Aliéner, c’est donner ou vendre.
Rousseau commence par définir de la façon la plus simple possible le terme “aliéner”. Cela lui permet de s’assurer que son lecteur est à même de suivre le fil de son raisonnement. C’est également une prémisse du syllogisme que construit le philosophe au début de son raisonnement.
Or, un homme qui se fait esclave d’un autre ne se donne pas ; il se vend, tout au moins pour sa subsistance ;
La seconde prémisse du syllogisme de Rousseau repose sur la définition produite juste auparavant. Il y précise le sens d’aliéner, dans un présent gnomique. Pour lui, se “faire esclave” ne s’opère jamais gratuitement. L’alternative est donc la “vente” comme seule justification au consentement à l’esclavage. Rousseau avance une raison à cette transaction : recevoir les moyens de sa “subsistance”.
mais un peuple, pourquoi se vend-il ?
Rousseau monte alors en généralité dans une question à portée didactique. Prenant de la hauteur, il pose la question d’un “peuple”, c’est-à-dire du collectif des individus pris dans leur ensemble.
Bien loin qu’un roi fournisse à ses sujets leur subsistance, il ne tire la sienne que d’eux ; et, selon Rabelais, un roi ne vit pas de peu.
En une phrase, Rousseau inverse le lieu commun qui voudrait que le tyran nourrisse son peuple. Il énonce l’inverse dans un chiasme, sur le ton de l’évidence : le roi “tire” son revenu de son peuple. Le philosophe ajoute un proverbe qu’il attribue à l’auteur humaniste Rabelais qui permet, dans une litote, d’indiquer que les rois ont un train de vie dispendieux.
Les sujets donnent donc leur personne, à condition qu’on prendra aussi leur bien ? Je ne vois pas ce qu’il leur reste à conserver.
Dans une question rhétorique et sa réponse, Rousseau résume son raisonnement et et invite à considérer la faiblesse de ce qu’une population a à gagner dans un tel échange.
- les citoyens abandonnent leur liberté au tyran en échange de la prospérité ;
- mais le despote consomme des ressources sans produire ;
- donc il s’agit d’une mauvaise transaction pour les citoyens, qui ne bénéficient ni de la prospérité, ni de la liberté.
Mouvement 2 - la condamnation du despotisme
On dira que le despote assure à ses sujets la tranquillité civile.
Rousseau identifie une objection courante, un lieu commun : le peuple abandonnerait sa souveraineté pour gagner la paix et la sécurité (périphrase de la tranquillité civile).
Soit ; mais qu’y gagnent-ils, si les guerres que son ambition leur attire, si son insatiable avidité, si les vexations de son ministère les désolent plus que ne feraient leurs dissensions ?
Le philosophe commence sa réfutation par une question rhétorique reposant sur de multiples propositions formulées sur le mode de l’irréel du présent mais dont chacun comprend qu’elles viennent à se réaliser. Il faut ici repérer l’hyperbole “insatiable avidité” qui caractérise le vice du tyran. La question rhétorique se construit sur un comparatif, qui permet de mettre en balance les conflits dans la société et les dommages causés par l’oppression du tyran.
Qu’y gagnent-ils si cette tranquillité même est une de leurs misères ?
Nouvelle question rhétorique formulée sous la forme d’un paradoxe. Comment en effet la “tranquillité” pourrait-elle être “un malheur” ?
On vit tranquille aussi dans les cachots : en est-ce assez pour s’y trouver bien ?
Le paradoxe est explicité à l’aide de la comparaison avec le “cachot”. Rousseau montre ainsi comment la privation de liberté constitue un malheur en soi.
Les Grecs enfermés dans l’antre du Cyclope y vivaient tranquilles, en attendant que leur tour vînt d’être dévorés.
Cette référence mythologique à l’Odyssée d’Homère où les Hommes sont ravalés au rang de bétail permet d’insister dans un sarcasme sur le rapport entre la liberté et la sécurité et porte en lui un aphorisme : échanger la liberté contre la sécurité conduit à perdre l’une et l’autre.
Dire qu’un homme se donne gratuitement, c’est dire une chose absurde et inconcevable ; un tel acte est illégitime et nul, par cela seul que celui qui le fait n’est pas dans son bon sens.
Rousseau entame ici la partie conclusive de son raisonnement : il réitère l’idée selon laquelle au fond, la reddition de la liberté ne peut procéder que d’un échange. L’hyperbole “absurde et inconcevable”, redondée par “illégitime et nul”, qualifie un raisonnement de nature juridique. Rousseau justifie la nullité par une absence de “bon sens”, c’est-à-dire la perte de la faculté de raisonner.
Dire la même chose de tout un peuple, c’est supposer un peuple de fous ; la folie ne fait pas droit.
Dans un parallélisme, il reprend le même raisonnement par l’absurde pour délégitimer l’idée de la reddition de la liberté par tout un peuple, puisque ce dernier ne trouve aucun avantage à remettre son destin entre les mains d’un tyran.
Mouvement 3 - l’immoralité du renoncement à la liberté
Quand chacun pourrait s’aliéner lui-même, il ne peut aliéner ses enfants :
Là encore, le philosophe use d’abord de la concession. Rousseau mobilise un nouvel argument : celui de l’absence d’hérédité de l’aliénation. Rousseau use d’un présent gnomique, qui traduit d’avantage un souhait que le réel positif.
ils naissent hommes et libres ; leur liberté leur appartient, nul n’a droit d’en disposer qu’eux.
La formulation, très juridique dans sa tournure, doit évoquer au lecteur postérieur à 1789 l’article premier de la DDHC :
Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
Avant qu’ils soient en âge de raison, le père peut, en leur nom, stipuler des conditions pour leur conservation, pour leur bien-être, mais non les donner irrévocablement et sans condition ; car un tel don est contraire aux fins de la nature, et passe les droits de la paternité.
Ici Rousseau considère ce qu’il considère être une exception. Il évoque la majorité politique dans la périphrase “âge de raison” et pose une limite au pouvoir paternel, en lui fixant un objectif. L’hyperbole niée “irrévocablement et sans condition” permet à Rousseau d’indiquer l’impossibilité de céder la liberté de ses enfants, en s’appuyant toujours sur le “droit naturel”.
Il faudrait donc, pour qu’un gouvernement arbitraire fût légitime, qu’à chaque génération le peuple fût le maître de l’admettre ou de le rejeter ; mais alors ce gouvernement ne serait plus arbitraire.
Rousseau parvient ici à la conclusion de son raisonnement, rendue manifeste par la conjonction de coordination “donc”. Mais en fait, il s’agit d’une démonstration par l’absurde qui invite le lecteur ou la lectrice à ne retenir que l’hypothèse de l’impossibilité pour une personne de retenir pour soi le droit naturel et de la nier pour d’autres.
Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs.
Le philosophe achève cet extrait par une sentence construite autour d’une anaphore ternaire. Dans cette phrase, il s’efforce de montrer que la liberté est consubstantielle à l’être humain. Mais il n’en fait pas pour autant un absolu : la liberté emporte des “devoirs”, c’est-à-dire une responsabilité morale.
Conclusion
Dans cet extrait, Rousseau développe une conception de la liberté qui lui permet de :
- montrer que la liberté comporte une dimension nécessairement politique, indissociable de la question individuelle ;
- qu’elle est un “droit naturel”, et donc inaliénable ;
- que la nature ne peut justifier les inégalités sociales et l’asservissement des uns au profit des autres.
Cette dernière idée en particulier lui permet de fonder une critique jusnaturaliste du pouvoir monarchique.