C’est cela que certainement le tyran n’est jamais aimé ni n’aime. L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ; elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s’entretient non tant par bienfaits que par la bonne vie. Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité : les répondants qu’il en a, c’est son bon naturel, la foi1 et la constance. Il n’y peut avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice ; et entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entraiment pas, mais ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
Or, quand bien même cet empêchement n’existerait point, il serait malaisé de trouver en un tyran un amour assuré, parce qu’étant au-dessus de tous, et n’ayant point de compagnon, il est déjà au delà des bornes de l’amitié, qui a son vrai gibier2 en l’égalité, qui ne veut jamais clocher3, mais est toujours égale. Voilà pourquoi il y a bien entre les voleurs (ce dit-on) quelque bonne foi au partage du butin, pour ce qu’ils sont pairs et compagnons, et s’ils ne s’entraiment, au moins ils s’entrecraignent et ne veulent pas, en se désunissant, rendre leur force moindre. Mais du tyran, ceux qui sont ses favoris n’en peuvent avoir jamais aucune assurance, car il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a droit ni devoir aucun qui l’oblige, faisant compter sa volonté pour sa raison, et n’avoir compagnon aucun, mais d’être de tous maître.
Donc n’est-ce pas grande pitié que, voyant tant d’exemples apparents, voyant le danger si présent, personne ne se veuille faire sage en s’inspirant d’autrui, et que, parmi tant de gens s’approchant si volontiers des tyrans, il n’y en a pas un qui ait l’avisement4 et la hardiesse de leur dire ce que dit, comme porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade : « Je t’irais voir en ta tanière ; mais je vois bien assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi, mais qui reviennent en arrière je n’en vois pas une. »
— Étienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576
Textes complémentaires
Un lion devenu vieux, et dès lors incapable de se procurer de la nourriture par la force, jugea qu’il fallait le faire par adresse. Il se rendit donc dans une caverne et s’y coucha, contrefaisant le malade ; et ainsi, quand les animaux vinrent le visiter, il les saisit et les dévora. Or beaucoup avaient déjà péri, quand le renard, ayant deviné son artifice, se présenta, et s’arrêtant à distance de la caverne, s’informa comment il allait. « Mal », dit le lion, qui lui demanda pourquoi il n’entrait pas. « Moi, dit le renard, je serais entré, si je ne voyais beaucoup de traces d’animaux qui entrent, mais d’animal qui sorte, aucune. »
Ainsi les hommes judicieux prévoient à certains indices les dangers, et les évitent.
— “Le lion vieilli et le renard”, fable d’Ésope (VIIe - VIe siècle av. notre ère)
De par le Roy des Animaux Qui dans son antre estoit malade, Fut fait sçavoir à ses vassaux Que chaque espece en ambassade Envoyast gens le visiter : Sous promesse de bien traiter Les Deputez, eux et leur suite ; Foy de Lion tres-bien écrite. Bon passe-port contre la dent ; Contre la griffe tout autant, L’Edit du Prince s’execute. De chaque espece on luy députe. Les Renards gardant la maison. Un d’eux en dit cette raison. Les pas empraints sur la poussiere, Par ceux qui s’en vont faire au malade leur cour. Tous sans exception regardent sa taniere ; Pas un ne marquer de retour. Cela nous met en méfiance. Que sa Majesté nous dispense. Grammercy de son passe-port. Je le crois bon : mais dans cét antre Je vois fort bien comme l’on entre. Et ne vois pas comme on en sort.
“Le Lion malade et le Renard”, Jean de La Fontaine, 1668
Introduction
Étienne de la Boétie est un écrivain du seizième siècle (1530 – 1563). Il fait partie de l’important courant d’idées de l’humanisme. C’est un ami intime de Montaigne, juriste, mais aussi un traducteur d’auteurs antiques.
Le courant de l’humanisme (du quatorzième au seizième siècle) regroupe des auteur⋅ices qui ont pour point commun :
- de cultiver les « humanités », c’est-à-dire qui fréquentent et redécouvrent les auteurs latins et grecs ;
- de postuler la rationalité humaine et de s’interroger sur la nature humaine.
La Boétie, avec le Discours de la servitude volontaire écrit à seulement dix-huit ans, s’élève contre la tyrannie et l’absolutisme royal et s’efforce, sur le modèle des declamationes de la Renaissance, d’explorer des voies vers la liberté, faisant du texte lui-même un chemin.
Dans cet extrait, La Boétie s’attaque à la figure du tyran dont il décrit la solitude dans l’exercice de son pouvoir ainsi qu’à celle du courtisan incapable de franchise, de courage, et d’intelligence.
Problématique
On cherchera comment dans cet extrait La Boétie fait du tyran un être en marge du reste de l’humanité dont le courtisan est le complice.
Mouvements
- Premier paragraphe : une amitié impossible
- Deuxième paragraphe : une confiance impossible
- Troisième paragraphe : la faiblesse morale des courtisans
I - Une amitié impossible
C’est cela que certainement le tyran n’est jamais aimé ni n’aime.
Le présentatif, le présent gnomique, la négation coordonnée, et le polyptote annoncent la thèse : ici La Boétie se concentre sur l’amour interdit au tyran.
L’amitié, c’est un nom sacré, c’est une chose sainte ;
Ici La Boétie opère dans son hyperbole reposant le parallélisme sur “sacré et sainte” une confusion assumée entre :
- l’amitié, du latin amicitia (de amicus, -i), qui désigne la relation réciproque entre deux êtres dépassant l’intérêt ;
- la caritas, l’amour de son prochain dans la théologie chrétienne.
elle ne se met jamais qu’entre gens de bien, et ne se prend que par une mutuelle estime ; elle s’entretient non tant par bienfaits que par la bonne vie.
La Boétie propose une définition humaniste de l’amitié, héritée de la conception d’Aristote que l’on trouve dans l’Éthique à Nicomaque.
Peut-être, au reste, le moyen d’éclaircir ces questions est-il de faire connaître par quels caractères on distingue ce qui est digne d’être aimé. Car il semble qu’on n’aime, en général, que ce qui est aimable, c’est-à-dire, ce qui est bon, ou agréable, ou utile.
— Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre VII, 2
Mais l’amitié parfaite est celle des hommes vertueux, et qui se ressemblent par la vertu ; car ceux-là ont les uns pour les autres une bienveillance fondée sur le mérite propre et personnel de chacun d’eux, et ils sont bons par eux-mêmes.
— Aristote, Éthique à Nicomaque, Livre VII, 3.
Ce qui rend un ami assuré de l’autre, c’est la connaissance qu’il a de son intégrité : les répondants qu’il en a, c’est son bon naturel, la foi et la constance.
La sentence se poursuit avec les dispositions à l’amitié dans un parallélisme et une accumulation ternaire : “bon naturel”, fidélité, confiance.
Il n’y peut avoir d’amitié là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice ;
La Boétie retourne alors la proposition pour montrer à quel point le tyran manque de ces qualités. Une opposition terme à terme est alors construite avec “cruauté”, “déloyauté”, “injustice”.
et entre les méchants, quand ils s’assemblent, c’est un complot, non pas une compagnie ; ils ne s’entraiment pas, mais ils s’entrecraignent ; ils ne sont pas amis, mais ils sont complices.
Dans une parallélisme, La Boétie réduit la fréquentation des “méchants” entre eux à un “complot”, qui lui permet d’insister sur le contraste avec la véritable amitié. Il utilise le procédé encore deux fois jusqu’à la fin de la phrase.
II - Une confiance impossible
Or, quand bien même cet empêchement n’existerait point, il serait malaisé de trouver en un tyran un amour assuré,
Le début de la phrase repose sur une concession, mais prépare la réfutation. En anticipant l’objection, La Boétie se montre un orateur efficace.
parce qu’étant au-dessus de tous, et n’ayant point de compagnon, il est déjà au delà des bornes de l’amitié, qui a son vrai gibier2 en l’égalité, qui ne veut jamais clocher3, mais est toujours égale.
L’usage hyperbolique du comparatif (“au-dessus de tous”), ainsi que l’évocation de l’”au-delà des bornes de l’amitié” se conjugue avec l’opposition entre “tous” et la négation totale “point de compagnon”. Pour La Boétie, l’égalité est un caractère indispensable de l’amitié : se plaçant en surplomb, le tyran ne peut avoir d’ami. Remarquons aussi le polyptote “égalité” - “égale” et l’assonance en “é” qui rythme le passage.
Voilà pourquoi il y a bien entre les voleurs (ce dit-on) quelque bonne foi au partage du butin, pour ce qu’ils sont pairs et compagnons,
La Boétie pousse l’argument de l’égalité jusqu’à son paroxysme, allant jusqu’à indiquer que des criminels peuvent se faire une relative confiance car ils partagent la même condition.
et s’ils ne s’entraiment, au moins ils s’entrecraignent et ne veulent pas, en se désunissant, rendre leur force moindre.
Qui plus est, l’union des brigands fait leur “force”, ce qui les conduit à préserver leurs liens.
Mais du tyran, ceux qui sont ses favoris n’en peuvent avoir jamais aucune assurance, car il a appris d’eux-mêmes qu’il peut tout, et qu’il n’y a droit ni devoir aucun qui l’oblige, faisant compter sa volonté pour sa raison, et n’avoir compagnon aucun, mais d’être de tous maître.
Les “favoris” n’ont “aucune assurance” du tyran. La Boétie en donne les raisons :
- par leur flatterie, les courtisans “apprennent” au tyran qu’il “peut tout”. L’hyperbole met en cause la responsabilité des courtisans.
- La négation coordonnée, elle aussi hyperbolique “droit ni devoir” relève de la définition classique du tyran en philosophie politique en tant qu’il n’est pas soumis à la loi.
- N’étant pas soumis à la loi, il fait compter “sa volonté pour sa raison” : ses passions le guident alors qu’un dirigeant doit être soumis à des règles issues de la raison.
- Le chiasme final permet d’insister sur la dichotomie entre l’amitié et la domination.
III - La faiblesse morale des courtisans
Donc n’est-ce pas grande pitié que,
La Boétie entame la fin de sa démonstration en commençant par une question rhétorique que l’on traduirait en français moderne par “n’est-il pas malheureux de constater que”. Elle correspond à l’indignation dans un discours classique.
voyant tant d’exemples apparents, voyant le danger si présent,
Dans ce parallélisme de construction, La Boétie glisse une pique à l’égard des puissants qui forment autant “d’exemples apparents” de tyrannie.
personne ne se veuille faire sage en s’inspirant d’autrui,
La Boétie s’exprime du point de vue d’un lettré : “autrui” est constitué des personnes cultivées et des humanistes, mais aussi des auteurs de l’antiquité qui ont produit une réflexion abondante sur la tyrannie.
et que, parmi tant de gens s’approchant si volontiers des tyrans, il n’y en a pas un qui ait l’avisement4 et la hardiesse de leur dire ce que dit,
Dans sa formule négative, l’auteur déplore l’absence de deux vertus chez les courtisans : la sagesse d’une part, et le courage d’autre part. La Boétie va donc bien au-delà de la critique en apparence provocatrice du peuple ; il montre que jusqu’au sommet de la hiérarchie sociale les qualités qui devraient pourtant légitimer l’aristocratie viennent à manquer.
comme porte le conte, le renard au lion qui faisait le malade : « Je t’irais voir en ta tanière ; mais je vois bien assez de traces de bêtes qui vont en avant vers toi, mais qui reviennent en arrière je n’en vois pas une. »
La Boétie cite ici une fable bien connue à l’époque dans les milieux lettrés. Les fables d’Ésope ne paraissent dans une édition traduite qu’en 1576. C’est donc une version latine ou grecque que La Boétie paraphrase ici.
La fable illustre le propos de La Boétie concernant la sagesse et le courage. Elle est d’ailleurs fort à propos puisque le le lion de la fable, n’a, au fond, guère de moyens de coercition à sa disposition. C’est bien la soumission à l’autorité et l’aveuglement qui conduisent les animaux à se rendre au chevet du roi pour être dévorées.
Ici le renard, allégorie habituelle de la ruse incarne les deux vertus : il comprend le stratagème du lion, et ose lui déclarer son refus.
La Boétie donne une leçon finale en usant de cette fable : il s’agit de montrer que le tyran, une fois privé de son pouvoir de nuire, n’est que ridicule.
Conclusion
Dans ce passage, La Boétie produit une critique implacable de la tyrannie certes, mais aussi de l’aristocratie de son temps qui commence à être domestiquée par le régime absolutiste. Il construit sa critique tout en produisant une définition humaniste de l’amitié.