Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et frêles qu’elles ne peuvent endurer le moindre heurt de la nourriture contraire. Elles ne se conservent pas si aisément comme elles s’abâtardissent, dégénèrent et disparaissent : tout comme les arbres fruitiers, qui ont certes tous quelque espèce propre, qu’ils conservent si on les laisse pousser naturellement, mais l’abandonnent aussitôt pour porter d’autres fruits étrangers et non les leurs, dès qu’on les greffe. Les herbes ont chacune leur propriété, leur naturel et singularité ; mais toutefois le gel, le temps, le terroir ou la main du jardinier y ajoutent ou diminuent beaucoup de leur vertu : la plante qu’on a vue en un endroit, on est ailleurs empêché de la reconnaître.

Qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d’entre eux ne voudrait pas être le roi de tous, ainsi nés et nourris qu’ils ne reconnaissent point d’autre ambition sinon à qui mieux avisera et plus soigneusement prendra garde à entretenir la liberté, ainsi appris et faits dès le berceau qu’ils ne prendraient point tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre de leur franchise ; qui aura vu, dis-je, ces personnages-là, et au partir de là s’en ira aux terres de celui que nous appelons Grand Seigneur, voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir, et qui pour maintenir sa puissance abandonnent leur vie, penserait-il que ceux-là et les autres fussent de la même espèce ? Ou plutôt s’il n’estimerait pas que, sortant d’une cité d’hommes, il était entré dans un parc de bêtes ?

Lycurgue, le policier de Sparte, avait nourri, dit-on, deux chiens, tous deux frères, tous deux allaités de même lait, l’un engraissé en la cuisine, l’autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet, voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que la nourriture les fait, mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l’un courut au plat et l’autre au lièvre. « Et pourtant, dit-il, ils sont frères ». Donc ce législateur, avec ses lois et sa police, nourrit et éduqua si bien les Lacédémoniens, que chacun d’eux eut plus cher de mourir de mille morts que de reconnaître autre seigneur que la loi et la raison.

— Étienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576

Notes :

  1. frêles : fragiles
  2. avisera : réfléchira
  3. félicités : bonheurs
  4. Grand Seigneur : désigne le sultan ottoman, figure du tyran.
  5. policier : faux ami. Désigne celui qui gouverne une Cité (la polis).
  6. huchet : cor de chasse.
  7. Lacédémoniens : synonyme de « Spartiates ».

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Introduction

Étienne de la Boétie est un écrivain du seizième siècle (1530 – 1563). Il fait partie de l’important courant d’idées de l’humanisme. C’est un ami intime de Montaigne, juriste, mais aussi un traducteur d’auteurs antiques.

Le courant de l’humanisme (du quatorzième au seizième siècle) regroupe des auteur⋅ices qui ont pour point commun :

  • de cultiver les « humanités », c’est-à-dire qui fréquentent et redécouvrent les auteurs latins et grecs ;
  • de postuler la rationalité humaine et de s’interroger sur la nature humaine.

La Boétie, avec le Discours de la servitude volontaire écrit à seulement dix-huit ans, s’élève contre la tyrannie et l’absolutisme royal et s’efforce, sur le modèle des declamationes de la Renaissance, d’explorer des voies vers la liberté, faisant du texte lui-même un chemin.

Dans cet extrait, La Boétie réfléchit aux conséquences des habitudes et du poids des institutions sur les mœurs et le rapport à la hiérarchie sociale.

Problématique

On cherchera comment dans cet extrait La Boétie vise à convaincre de l’importance de l’éducation dans le fonctionnement d’une société libre.

Mouvements

  1. Premier paragraphe : la métaphore arboricole de la culture et de la morale.
  2. Deuxième paragraphe : l’opposition entre les Vénitiens et l’empire ottoman.
  3. Troisième paragraphe : l’exemple de Lycurgue.

I - La métaphore de la culture

La Boétie propose une métaphore filée qui prend tout son sens lorsque l’on considère le sens figuré du terme de “culture”.

Les semences de bien que la nature met en nous sont si menues et frêles qu’elles ne peuvent endurer le moindre heurt de la nourriture contraire.

  • Les “semences de bien” sont une métaphore caractérisant le sens moral des individus.
  • Il est utile ici de caractériser “la nature” : il s’agit d’une allégorie abstraite qui écarte la notion de Providence.
  • “si menues et frêles que”, “le moindre heurt” : la proposition subordonnée circonstancielle de conséquence permet à l’auteur de construire une hyperbole insistant sur la fragilité de la disposition au bien chez les individus.
  • la “nourriture” est ici la métaphore de l’éducation et de la culture.

Elles ne se conservent pas si aisément comme elles s’abâtardissent, dégénèrent et disparaissent :

Compréhension littérale :

  • Le pronom personnel “elle” désigne les “semences”, donc les dispositions à faire le bien.
  • “s’abâtardissent, dégénèrent et disparaissent” : gradation péjorative, liée au lexique de l’élevage ou de l’agriculture. Elle vise à expliciter l’idée que l’être humain, avec le temps, se montre de moins en moins sensible à la morale dont il a été doté à la naissance.

tout comme les arbres fruitiers, qui ont certes tous quelque espèce propre, qu’ils conservent si on les laisse pousser naturellement, mais l’abandonnent aussitôt pour porter d’autres fruits étrangers et non les leurs, dès qu’on les greffe.

  • comparaison de l’être humain à “l’arbre fruitier”, avec pour point commun la singularité de chaque individu modifiée par la culture (au sens propre pour les arbres, figuré pour les êtres humains).
  • L’opposition “étrangers” / “leurs” permet de rendre plus tangible l’aspect négatif que l’habitude acquise peut avoir sur le comportement moral.

Les herbes ont chacune leur propriété, leur naturel et singularité ;

  • De nouveau une accumulation ternaire à visée rhétorique : les trois termes retenus par La Boétie sont presque synonymes : ils connotent tous trois le caractère uniques des espèces de plantes, ce qui en fait des individus.

mais toutefois le gel, le temps, le terroir ou la main du jardinier y ajoutent ou diminuent beaucoup de leur vertu :

  • La conjonction de coordination “mais” souligne l’opposition entre le caractère unique des plantes et ce qui suit.
  • La Boétie utilise une accumulation de termes qui correspondent métaphoriquement à autant de motifs dans les cultures humaines :
    • “gel” et “temps” (ce dernier terme désignant la météo comme une période) pour désigner l’adversité ;
    • “terroir” pour désigner le pays ;
    • “main du jardinier” pour désigner l’éducation.

La comparaison invite à considérer combien de facteurs peuvent influer sur la “vertu” de la plante, à transposer comme la “vertu” humaine.

la plante qu’on a vue en un endroit, on est ailleurs empêché de la reconnaître.

Les deux propositions juxtaposées se répondent pour s’opposer. Elles traduisent le constat que font les naturalistes d’une même espèce qui peut changer radicalement d’apparence en fonction de son milieu — La Boétie est sans doute familier des classifications antiques telles que celles proposées par le philosophe grec de l’Antiquité Théophraste ; le concept d’espèce au sens scientifique n’émergera qu’au cours du dix-septième siècle.

II - L’opposition des Vénitiens et de l’empire ottoman

La Boétie consacre alors un paragraphe à un exemple lointain (Venise et la Sublime porte) pour n’être pas suspect au regard des autorités du royaume de France.

Son paragraphe est construit sur une seule phrase appelée une période, typique de la rhétorique classique. Il s’agit de surcroît d’une question rhétorique visant à susciter l’intérêt du lecteur.

Qui verrait les Vénitiens, une poignée de gens vivant si librement que le plus méchant d’entre eux ne voudrait pas être le roi de tous,

  • Le pronom interrogatif “qui” permet de construire la question rhétorique.
  • Venise (la sérénissime république de Venise) est une république fondée au Moyen-Âge et qui prospère encore du vivant de La Boétie quoiqu’elle amorce son déclin. Il ne s’agit pas d’une démocratie, mais d’un régime oligarchique ; néanmoins, le pouvoir n’est pas exercé par un homme seul et le chef de l’État n’hérite pas de son titre. Pour les contemporains de La Boétie, Venise représente un exemple de régime à l’opposé de la monarchie.
  • la catachrèse de la “poignée” traduit la nuance dans le raisonnement de l’auteur, qui admet que Venis n’est qu’un petit État.
  • la proposition subordonnée circonstancielle de conséquence “si librement que” est une incise qui vient qualifier le peuple de Venise.
  • Cette proposition permet de construire une antithèse entre le superlatif “le plus méchant d’entre eux” et “le roi de tous”. Il s’agit d’une remarque stéréotypée de La Boétie, qui vise à montrer que la monarchie n’est pas un régime désiré dans une République.

ainsi nés et nourris qu’ils ne reconnaissent point d’autre ambition sinon à qui mieux avisera et plus soigneusement prendra garde à entretenir la liberté,

  • La Boétie use du terme “nourris” en filant encore la métaphore culturelle et éducative.
  • Les deux superlatifs “à qui mieux avisera” et “plus soigneusement prendra garde” construisent l’hyperbole des Vénitiens gardiens de la “liberté”.

ainsi appris et faits dès le berceau qu’ils ne prendraient point tout le reste des félicités de la terre pour perdre le moindre de leur franchise ;

  • la proposition juxtaposée est construite sur un parallélisme “ainsi” avec un participe passé.
  • “Appris et faits dès le berceau” est une variation de “nés et nourris”.
  • L’antithèse “tout le reste” / “le moindre”, qui vise à montrer que les vénitiens n’échangeraient pas les bonheurs matériels pour la liberté, permet de les ériger en modèle aux yeux du lecteur.

qui aura vu, dis-je, ces personnages-là, et au partir de là s’en ira aux terres de celui que nous appelons Grand Seigneur,

  • il faut noter ici la reprise anaphorique “qui aura vu, dis-je” qui marque l’oralité dans le style.
  • La Boétie fait se déplacer en idées le public de Venise à l’Empire ottoman comme l’indique la périphrase consacrée “Grand Seigneur”.

voyant là des gens qui ne veulent être nés que pour le servir, et qui pour maintenir sa puissance abandonnent leur vie,

  • il faut ici relever l’inversion antithétique. Quand les Vénitiens sont “nés” pour ne vouloir qu’être libres, les sujets du sultan sont désignés dans la négation restrictive “ne veulent être nés que pour le servir”. Le refus de la servitude est remplacé par son désir.
  • La “vie” est également “abandonnée” pour une cause futile : la “puissance” du roi.

penserait-il que ceux-là et les autres fussent de la même espèce ? Ou plutôt s’il n’estimerait pas que, sortant d’une cité d’hommes, il était entré dans un parc de bêtes ?

  • La Boétie revient sur la métaphore initiale en utilisant le mot “espèce”.
  • Il utilise une épanorthose en corrigeant pour le renforcer aussitôt son affirmation reposant sur l’antithèse “cité d’hommes”, avec sa connotation de civilisation, s’opposant au “parc de bêtes”.

III - L’exemple de Lycurgue

Après avoir mobilisé un exemple lointain, La Boétie use d’un exemple ancien qui lui sert également d’autorité morale.

Lycurgue, le policier de Sparte, avait nourri, dit-on,

  • Lycurgue : personnage mythique, sans doute fictif, auquel les Anciens attribuent la législation fondamentale de Sparte en vigueur durant plusieurs siècles. Ici, La Boétie cite une anecdote racontée par Plutarque dans son œuvre L’éducation des enfants (Plutarque est un auteur grec du premier siècle qui vécut durant l’Empire romain).
  • on retrouve ici encore une variation du verbe “nourrir” qui alimente la métaphore.

deux chiens, tous deux frères, tous deux allaités de même lait,

  • Cette partie de la phrase insiste sur l’homologie de la naissance des deux animaux (la répétition trois fois du terme “deux” et deux fois de “tous”).

l’un engraissé en la cuisine, l’autre accoutumé par les champs au son de la trompe et du huchet,

  • la différence entre les deux animaux réside donc dans leur éducation, la “cuisine”, métaphore de la fainéantise s’opposant au lexique de la chasse.

voulant montrer au peuple lacédémonien que les hommes sont tels que la nourriture les fait,

  • la métaphore de la “nourriture” se poursuit : le polyptote traverse tout l’extrait.
  • la vocation didactique de l’anecdote est ici évidente, dans la mesure où Lycurgue veut enseigner à son peuple — et que l’anecdote est issue d’un ouvrage consacré à l’éducation.

mit les deux chiens en plein marché, et entre eux une soupe et un lièvre : l’un courut au plat et l’autre au lièvre. « Et pourtant, dit-il, ils sont frères ».

Le cœur de l’anecdote rapportée par La Boétie porte sur l’éducation qui porte à désirer des objets différents, ainsi que l’indique le verbe “courut”. Ici, le parallélisme de construction “l’un” / “l’autre” renvoie à deux désirs opposés : d’une part l’effort, et implicitement la virilité, et d’autre part la faiblesse morale, tous deux fruits non pas de la naissance mais d’une éducation.

Lycurgus, le Spartiate, montre l’importance de la bonne éducation en comparant le comportement de deux chiens - Caesar Van Everdingen, entre 1661 et 1662

Donc ce législateur, avec ses lois et sa police, nourrit et éduqua si bien les Lacédémoniens, que chacun d’eux eut plus cher de mourir de mille morts que de reconnaître autre seigneur que la loi et la raison.

  • La phrase conclusive se construit sur une proposition subordonnée circonstancielle de conséquence, reproduisant cette fois explicitement l’analogie entre “nourrit” et “éduqua”.
  • L’hyperbole doublée de l’allitération en ‘m’ “mourir de mille morts” vise à montrer la puissance de l’éducation spartiate et à l’esprit de sacrifice qu’elle produit.
  • Les Spartiates sont prêts à se sacrifier non pas pour un “seigneur”, mais pour “la loi et la raison”. Cette phrase traduit l’idéal humaniste de La Boétie, pour qui l’obéissance à la loi et aux règles rationnelles doivent primer sur l’obéissance hiérarchique.

Conclusion

La Boétie se fait ici observateur de la nature humaine. D’après lui, l’être humain est plastique, et sa condition à sa naissance de détermine que peu sa moralité et ses dispositions à obéir, au contraire de l’éducation qu’il reçoit. C’est ainsi qu’il dessine en creux une éducation idéale, qui permettrait l’émancipation de ses semblables.