Contexte historique

La Boétie est un homme du seizième siècle. Durant cette période que l’on nomme Renaissance surviennent de nombreux bouleversements.

Étienne de La Boétie (1530-1563) vit l’essentiel de sa brève existence dans le sud-ouest du royaume de France. Il est issu de la petite noblesse de robe, dans une famille de magistrats. Les fréquentations de la famille sont essentiellement celles de la bourgeoisie cultivée.

Il accomplit jeune ses humanités, lit et écrit le latin et le grec. Il fait ensuite des études de droit. C’est durant ce cursus qu’il rédige le Discours de la servitude volontaire. Cette œuvre, recopiée, parviendra à Michel de Montaigne et conduira à une amitié demeurée célèbre. Diplômé en droit, La Boétie intègre le Parlement de Bordeaux. Il participera à des négociations de paix entre catholiques et protestants.

Chronologie :

  • Naissance 1530
  • Rédaction du Discours entre 1546 et 1548 (18 ans).
  • Pléiade 1550-1570.
  • À partir de 1558, il devient l’ami intime de Montaigne.
  • Mort 18 août 1563.
  • Publication posthume en 1576 de la Servitude.
  • Postérité à partir du 19e siècle et surtout du 20e siècle.

Renforcement du pouvoir monarchique et centralisation

Depuis la fin du Moyen-Âge, le féodalisme s’affaiblit dans le royaume de France. Le pouvoir royal, de plus en plus fort depuis le 13e siècle, s’affermit considérablement sous le règne de François Ier (1515 - 1547).

Les historiens s’accordent sur le fait que l’absolutisme, c’est-à-dire la progressive mise à l’écart du pouvoir des grands aristocrates, connaît son essor avec le règne de François Ier.

Le pouvoir se centralise, l’administration royale étend ses prérogatives. Ce mouvement se traduit par des tentatives d’harmonisation du droit, en particulier fiscal, dans le but de limiter les exemptions coutumières et de renflouer les caisses de l’État qui s’épuise dans des campagnes militaires et les pensions accordées à la noblesse en échange de son reflux de l’exercice effectif du pouvoir.

La Boétie est ainsi contemporain d’une révolte fiscale en Guyenne (une province du sud ouest du royaume, proche du lieu de résidence de La Boétie). Cette révolte est réprimée brutalement.

L’ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539 impose le français comme langue des actes de justice : le français d’Île-de-France va s’imposer progressivement dans tout le royaume (un processus qui ne s’achèvera qu’au début du vingtième siècle).

Humanisme

À la Renaissance (la Renaissance italienne commence plus tôt qu’en France), un mouvement intellectuel prend de l’ampleur. Il s’agit d’une redécouverte des textes antiques et des œuvres artistiques, en particulier issues de l’héritage romain. C’est une vaste entreprise qui consiste à retrouver le sens originel de textes qui avaient pu être déformés, tronqués, manipulés durant le Moyen Âge, ou même oubliés pour ceux qui étaient écrits en grec voire en hébreu. On peut citer dans ce mouvement Pétrarque et Dante en Italie, Érasme aux Pays-Bas, Montaigne et La Boétie en France, Rabelais, ainsi que Marguerite de Navarre (reine, épouse de François Ier), Christine de Pisan, etc. À l’époque, un humaniste est une personne qui parfait sa culture en faisant ses humanités, c’est-à-dire en maîtrisant les langues de l’antiquité et en acquérant cette culture. Ce n’est que bien plus tard que ce mouvement intellectuel sera qualifié d’humanisme.

Des érudits de toute l’Europe vont correspondre et se lancer dans une critique des textes. Cette entreprise intellectuelle va les amener à critiquer des dogmes, et dans certains cas notamment celui de l’Église. Un vaste effort de traduction des textes mènera jusqu’à la traduction de la Bible en langue commune (notamment par Luther dans le Saint empire), et conduira directement à la Réforme, c’est-à-dire au schisme d’une partie de la communauté chrétienne dans le protestantisme et aux guerres de religion.

La Boétie sera proche de membres de la Pléiade qui veulent faire du français une grande langue de culture, alors que c’est l’Italien (en particulier le toscan) qui est alors la langue des arts en Europe, avec le latin comme lingua franca en matière de philosophie et de théologie.

Les références intellectuelles de l’élite cultivée deviennent des références antiques, comme autant de modèles et de contre-modèles. La Boétie est pétri de cette culture, qui explique pourquoi il sollicite autant l’antiquité gréco-romaine dans son œuvre, au-delà du fait que cela lui permet d’éviter de risquer les ennuis inhérents à citer ses contemporains.

L’humanisme est donc un mouvement qui s’adresse avant tout à une élite, au moins culturelle. Mais ce qui est relativement nouveau, c’est qu’il accorde une grande valeur à la vie et la dignité humaine qui découle du nouveau regard sur les textes antiques et religieux. L’humanisme est donc porteur d’une idéologie émancipatrice et conduira à la notion d’honnête homme au dix-septième siècle.

Philosophie

Pour comprendre l’œuvre de La Boétie, il faut réfléchir à quelques notions :

  • liberté et la servitude
  • tyrannie et le pouvoir
  • aliénation (être possédé par le désir d’accumulation)

Liberté et servitude

La notion de liberté est bien plus complexe que l’aporie commune du “je fais ce que je veux”. Car au fond, pourquoi veut-on ? Et suffit-il de vouloir pour pouvoir ?

Définition négative

La liberté peut être définie de plusieurs façons. On peut la définir négativement : être libre, c’est ne pas être asservi, ne pas être esclave, c’est ne pas subir une contrainte extérieure à soi-même.

Exemples :

  • la liberté de circuler
  • la liberté de ne pas être détenu sans jugement
  • la liberté de pensée, d’expression
  • la liberté de choisir où l’on habite, où l’on travaille…

Mais évidemment, une liberté ainsi conçue peut être trop abstraite, car pour jouir pleinement d’une liberté, de sa liberté, il faut déjà :

  • avoir conscience de sa faculté d’agir ;
  • disposer des moyens nécessaires à cette action.

Disposer des moyens nécessaires à l’action

Ainsi, on peut se demander si une personne plus riche n’est pas au fond plus libre dans notre société qu’une personne pauvre : son horizon des possibles n’est-il pas bien plus grand ? Une personne en proie au sexisme, au racisme, n’est-elle pas moins libre également ? Au fond, l’égalité n’est-elle pas une condition de la liberté ?

Stoïcisme

Les philosophes stoïciens sont connus de La Boétie. Épictète peut ainsi écrire :

  • « Il faut apprendre à désirer ce qui dépend de nous et à ne pas désirer ce qui ne dépend pas de nous. »
  • « Ne cherche pas à avoir des événements qui arrivent comme tu veux, mais veuille que les événements arrivent comme ils arrivent, et tu couleras des jours heureux. »

La liberté pour les Anciens, c’est donc aussi la capacité à dominer ses passions, c’est-à-dire les émotions qui nous poussent à agir sans que nous n’ayons prise sur ces actions. La liberté, se dominer soi-même, est donc une forme de sagesse.

Épictète ajoute :

  • « La liberté consiste à ne pas dépendre de la volonté des autres. »

Ce qui pose la question de la détermination, et de l’autonomie du sujet :

  • la conscience des déterminants de notre action ;
  • la variation des possibilités qui s’offrent à un sujet.

// intérêt égoïste et le calcul rationnel

Libre-arbitre, autonomie

La question de la liberté pose donc aussi celle du libre-arbitre, de l’autodétermination.

Spinoza : la liberté, c’est d’être aussi conscient des causes qui nous déterminent.

Spinoza, Éthique, II, proposition 35, scolie.

Les hommes se trompent quand ils se croient libres ; car cette opinion consiste en cela seul qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes qui les déterminent.

Spinoza ne définit pas la liberté comme l’antonyme du déterminisme. Il pense que la liberté naît de la puissance d’agir.

La servitude, c’est donc être exploité par d’autres, soit qu’on en ait conscience, soit qu’on l’ignore.

Tyran et pouvoir

Le tyran dans la philosophie de Platon est le dirigeant qui n’est soumis à rien. Qu’est-ce qui le gouverne alors ? Ses passions. Est-ce un mode de gouvernement qui préserve la paix, la concorde, voire le progrès moral ? D’après les Anciens, non.

Cela ne fait pas d’un philosophe comme Platon un démocrate pour autant : il était un opposant à la démocratie athénienne.

Au fond, la question du tyran est celle du régime politique, c’est-à-dire de l’organisation du pouvoir et de la loi. Qui fait la loi ? Faut-il toujours obéir aux lois ? Qui fait respecter la loi et comment ?

De nombreux philosophes et intellectuels ont réfléchi à la question, et qualifié autant de régimes :

  • aristocratie, oligarchie, ploutocratie ;
  • théocratie ;
  • la démocratie dans ses différentes acceptions : libérales, “populaires”, démocraties directes, la démocratie athénienne, etc. (on réfléchira à la notion de méritocratie dans ce cadre);
  • dictature / autocratie ;
  • anarchie / acratie ;
  • etc.

Le discours est une œuvre rhétorique

  • nombreux exemples mythologiques et tirés de l’Antiquité
  • construction sur le modèle d’un discours latin classique.

Le plan habituellement suivi dans un discours classique est le suivant :

  1. Exhorde, visant à capter la bienveillance
  2. Narration, exposant les faits
  3. Division exposant la thèse et présentant le plan
  4. Confirmation, contenant le cœur de l’argumentation
  5. Réfutation, consistant à réfuter les arguments opposés à la thèse que l’on défend.
  6. Péroraison, composée des éléments suivants : a) Énumération, Récapitulant l’argumentation déployée b) Indignation : S’indigner contre un fait, une personne, et inviter le public à partager cette indignation. c) Plainte visant à susciter la sympathie, la compassion du public.

Le discours est un texte complexe qui peut notamment se lire sur le modèle des declamationes telles qu’on les pratique à la Renaissance, comme un texte qui ne cherche pas à conclure, mais qui relance sans cesse la réflexion en poursuivant des pistes qui débouchent sur des impasses, évitant ainsi tout dogmatisme et faisant du texte lui-même un apprentissage de la liberté.

L’œuvre est riche, puisqu’elle se propose d’explorer :

  • l’origine de la servitude ;
  • une réflexion sur la liberté ;
  • une réflexion sur la perpétuation (par habitude, par obscurantisme) de la servitude, et les moyens mis en œuvre par les “tyrans” ;
  • une réflexion sur la structuration sociale ;
  • le rapport à la force.